Pourquoi revenir maintenant sur cette histoire

Dans l’équipe qui, à la fin des années 70, réfléchissait à la manière dont l’informatique allait changer le monde, nous avions considéré que l’Europe, traitée globalement comme la terre des vaincus par les USA, allait mettre entre 60 et 90 ans pour se remettre du traumatisme généré par la violence de la dernière guerre mondiale.

Cette guerre est finie depuis 80 ans. Les générations montantes n’ont pas connu cette guerre, leurs parents non plus et les grands-parents ont peu parlé. De ce fait, les générations montantes réfutent très logiquement les accords qui en ont découlés puisqu’ils n’étaient pas équilibrés.

Parmi ces accords, il y en avait un, secret : le « Blum – Byrnes » signé en 1947. Il stipule que la France s’interdit de développer une industrie du traitement de l’information. En contrepartie, les taux de remboursement du plan Marshall ont été allégés.

Nous avons fini de rembourser cet emprunt depuis 2007, mais la pression des USA est demeurée intacte en raison de l’accès au pétrole. Nous nous en désengageons, ce qui contribue également à nous libérer pour ce qui est de notre renouveau numérique.

 

Les conséquences de cet accord secret

À la fin de cette guerre, les alliés se sont partagé les terres, mais aussi les savoirs faires et les ingénieurs. En particulier à propos du nucléaire.

Le général de Gaulle n’avait qu’un strapontin dans ces discussions, mais il est parvenu à ce que nous bénéficions d’un accès à cette technologie et même une petite poignée d’ingénieurs.

Lorsqu’il a pris en main la reconstruction de la France, il a posé comme postulat qu’il y avait 2 technologies qui allaient jouer un rôle central : le nucléaire et ce qu’il a fait appeler « l’informatique ».

En tant que militaire, il a considéré que si la bombe atomique constituait une arme de dissuasion, il fallait lui adjoindre une arme offensive. Les USA ont tenu le même raisonnement, mais ils l’ont interprété autrement.

Le général s’est inspiré de Louis XIV qui a fait briller la France de préférence par le luxe afin d’éviter des guerres. Il a décidé d’utiliser le numérique comme arme d’attractivité. La feuille de route de ce projet, qui a été appelé Télématique par Simon Nora, était : « rendre la France efficace ».

Les USA se sont inspirés des romains. Cela a donné une autre feuille de route : « maîtriser la foule » pour l’influencer en faveur des intérêts américains.

L’accord Blum – Byrnes avait pour objet de barrer la route au numérique Français (tant le plan calcul que la télématique). Mais, le général a eu un comportement d’insoumis. Alors, les USA ont développé une stratégie qui a consisté à laisser les Français (comme les Japonais) développer des systèmes, puis de faire valoir les accords secrets pour récupérer à bon compte les projets et les ingénieurs.

Ceci a été le cas pour la télématique dont les travaux ont servi de souche pour développer les GAFAM. Le mieux que la France a pu négocier a été de retarder le déploiement de l’Internet afin que France télécoms puisse récupérer une bonne partie des investissements réalisés dans sa télématique.

Les USA n’ont pas été très fair-play : ils ont exploité cet accord pour ringardiser les Français « accrochés à leur minitel ».

Le combat de Louis Pouzin a pu être divulgué car il ne portait que sur un débat d’experts et de normes. Le reste de cette saga va pouvoir être contée puisque l’accord Blum – Byrnes va être déclassé en 2027.

 

Cela tombe bien pour l’Europe

L’actualité géopolitique lui permet de reprendre la main sur son destin numérique puisque les USA entrent dans une période de recomposition et que la Chine termine une période euphorique qui s’apparente à nos trente glorieuses.

Elle est donc en mesure de développer le numérique qui sied aux attentes de ses concitoyens au 21ème siècle. Un numérique qui tient compte de la maîtrise que nous avons acquise des systèmes fractals, propres au modèle de société que développe inexorablement l’Europe au niveau de sa démocratie.

L’Europe est le berceau de l’Open Source et du Per to Per. Ce n’est pas un hasard. C’est surtout un atout. Les véritables talents du numérique cherchent en priorité des projets passionnants plus que des revenus mirifiques.

En 2006, sur la base des enseignements que nous avions tirés des messageries roses[1] j’avais pris part à un projet destiné à faire un contrefeu à ce qu’est devenu FaceBook. J’avais été surprise de voir comment ce projet attirait des talents en France, mais aussi depuis la Silicon Valley. Le projet a été bloqué… Les lecteurs de cet article savent maintenant pourquoi.

Construire une stratégie et libérer les fonds est la seule étape délicate à franchir. C’est maintenant.

 

 

[1] Laboratoire hautement contrôlé, destiné à étudier les réseaux sociaux sur le plan technologique et comportemental.